Spartacus

  • La peste brune

    Daniel Guérin

    L'importance, les conséquences possibles de la nomination d'Hitler comme chancelier du Reich le 30 janvier 1933 furent mal évaluées, y compris dans les rangs de la gauche française. Après les élections de novembre 1932, les nazis ayant perdu des sièges, Léon Blum écrivait qu'Hitler n'arriverait jamais au pouvoir.
    En 1932, Daniel Guérin était parti avec un camarade, sac au dos, pour se rendre compte du climat qui régnait en Allemagne, que certains voyaient à la veille d'un affrontement révolutionnaire. Traversant aussi bien les grandes villes que les villages, il y rencontra sur les routes nombre de jeunes chômeurs qui, faute de mieux, vagabondent d'un endroit à l'autre ; de jeunes militants communistes et socialistes qui aspirent à l'unité que leurs directions ne font pas ; mais aussi de jeunes nazis, qui croient oeuvrer à un changement social radical.
    Dans nombre de villages, on dirait que, déjà, les nazis sont au pouvoir tant leurs symboles et leurs publications sont présents.
    Mai-juin 1933 : Daniel Guérin retourne en Allemagne, cette fois comme reporter pour Le Populaire. Il y constate avec quelle rapidité les nazis, combinant leurs forces paramilitaires (SA, SS, Jeunesses hitlériennes) avec la police de l'État, ont mis au pas, embrigadé la population allemande. Syndicats et partis de gauche sont démantelés, les camps de concentration se remplissent, la terreur règne.
    Dans ces récits de voyage engagés mais lucides, celui qui publiera Fascisme et grand capital en 1936 nous fait sentir les passions qui traversaient à l'époque l'Allemagne, et comprendre l'engrenage fatal qui la fit basculer dans la dictature. Une tragédie riche d'enseignements quand se multiplient les régimes autoritaires.

  • La biographie de référence de Nestor Makhno (1888-1934), ouvrier du sud-est de l´Ukraine, organisateur et propagandiste libertaire, qui s´est révélé dans la lutte pour la défense des acquis de la révolution de 1917 comme un meneur d´hommes et un tacticien militaire de premier ordre. Un livre pour aller au-delà des calomnies et des mythes.

  • Quand, dans l'été de 1940, Trotski meurt au Mexique sous les coups d'un assassin aux ordres des services secrets soviétiques, c'est justement à une biographie de Staline qu'il est en train de mettre la dernière main.
    Le but de Trotski est de montrer que la personnalité de Staline n'aurait pas dû lui permettre de « jouer un rôle aussi exceptionnel », c'est-à-dire de succéder à Lénine à la tête de l'État soviétique. Mais comme le met en évidence Paul Mattick dans l'analyse qu'il fit de ce livre lors de sa parution, Trotski ne démontre pas que Staline a rejeté les objectifs et les principes d'action fixés par Lénine : construction d'un capitalisme d'État, monopolisation du pouvoir par le Parti.
    Si Trotski, par son rôle dans la révolution russe, son exil, les persécutions dont il fut l'objet de la part des gouvernements occidentaux et du régime stalinien, est apparu comme le défenseur de la Révolution contre le cours que lui donna Staline, aurait-il mené une politique fondamentalement différente de la sienne s'il était sorti vainqueur de la lutte pour le pouvoir ? C'est ce qu'examine Willy Huhn dans trois études fouillées qui permettent d'en douter. Comme Lénine, Trotski n'envisageait nullement que les soviets exercent le pouvoir, au plus qu'ils servent celui du Parti ; dans tous les domaines, il privilégiait la centralisation et les décisions autoritaires. Et même après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il prônait la défense inconditionnelle de l'U.R.S.S. en tant qu'État ouvrier. Trotski, comme Staline, n'avait pas d'autre but que de suivre les voies tracées par Lénine depuis la prise du pouvoir par les bolcheviks.
    En tant que doctrine de la monopolisation du pouvoir, le léninisme n'a nullement disparu avec la dislocation de l'Union soviétique. Chef suprême, interdiction de toute opposition organisée, dépendance de toutes les organisations sociales envers l'État et donc le Parti, étouffement de toute critique par le monopole des grands moyens d'information et la surveillance des communications, appareil judiciaire fonctionnant comme appendice de la police politique, diabolisation des opposants réels ou supposés, emprisonnement - ou pire - pour des motifs vagues ou infondés... En République populaire de Chine en particulier, ces caractéristiques s'appuient en outre sur des technologies dernier cri. À l'idéologie de la libération du prolétariat y a succédé un nationalisme exacerbé.
    Peu d'autres régimes, cependant, se réclament aujourd'hui du léninisme, et visent à aboutir à une mainmise aussi complète sur la société. Mais ces méthodes nées au XXe siècle se sont banalisées et l'autoritarisme gagne du terrain à travers le monde. Nombre de gouvernants, se sentant peut-être fragilisés par l'internationalisation des sociétés, usent désormais de ces méthodes. Au « tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » s'ajoute le « tous ceux qui ne sont pas comme nous n'ont pas droit de cité. » La critique même devient illégitime, une trahison, une pensée déviante à éradiquer. Pour prendre la mesure de cette tendance, dans un monde pourtant profondément changé, il reste utile de comprendre ce qu'a été le léninisme.

  • « Il connaissait par coeur Henri Heine et Goethe qu'il citait souvent dans sa conversation », écrivait Paul Lafargue quelques années après la mort de son beau-père. « Marx possédait une imagination poétique incomparable ; ses premières oeuvres furent des poésies. Mme Marx gardait soigneusement les oeuvres de jeunesse de son mari, mais ne les montrait à personne. » Dans ses premières années d'étudiant, autour de ses dix-huit ans, Karl Marx se consacra en effet avec énergie à l'écriture de ces poèmes ; au même âge, Friedrich Engels, de deux ans son cadet, en avait déjà publié plusieurs et si sa production fut à l'époque moins abondante, elle n'était certainement inférieure ni en contenu, ni en style, à celle de son aîné.
    En consacrant un livre aux travaux poétiques de ces très jeunes adultes, Marcel Ollivier a voulu les replacer dans cette époque où en Allemagne, une petite partie de ses intellectuels commençait à s'élever contre la réaction qui s'était abattue sur l'Europe continentale après la victoire de la Coalition sur la France napoléonienne. La censure, la destitution ou l'exil s'abattaient sur les poètes, les littérateurs et les enseignants critiques ou irrévérencieux de comme ce fut le cas pour Heine et d'autres poètes tels que Börne et Freiligrath - châtiments qu'on pourrait juger bénins au regard du sort que connaissent encore aujourd'hui les esprits libres dans de nombreuses régions du monde. En écrivant ces poèmes, les jeunes Marx et Engels exprimaient leurs sentiments sur le monde qui les entouraient et témoignaient des courants de pensée qui les influençaient, quelques années seulement avant qu'ils se lancent dans le combat politique et qu'ils se fassent les chantres du communisme dont le spectre allait hanter l'Europe.
    Par-delà les controverses innombrables qui ont entouré et entourent encore leurs travaux ultérieurs, ne peut-on aujourd'hui encore entendre ce message tout simple que nous transmet le jeune Marx ?
    Ne subissons pas passivement Le joug ignominieux.
    Car le désir et la passion, Car l'action nous restent.


    Marcel Ollivier (1896-1993) travailla dès le début des années 1920 pour l'Internationale communiste et eut l'occasion à Moscou d'approfondir sa connaissance des oeuvres de Marx et d'Engels. Une première édition de son Marx et Engels poètes parut en 1933 et il reste le seul auteur de langue française à avoir jugé que cette étape cruciale de leur formation intellectuelle et affective méritait mieux que quelques lignes dans leur biographie.

  • Ce n'est que dans les années 1920 et 1930 que des militants de différents courants socialistes ont voulu publier en français certains textes de Rosa Luxemburg jugés importants dans le contexte des conflits qui traversaient les mouvements socialiste et communiste. Depuis 1946, les Cahiers Spartacus ont tenu à les conserver disponibles.
    Si ces textes conservent un intérêt, ce n'est pas seulement par la lumière qu'ils jettent sur ces conflits qui ont façonné en bonne partie le XXe siècle, ou à cause de la personnalité et du destin exceptionnels de leur auteur. C'est aussi par la réflexion qu'ils continuent à fournir sur la possibilité et les conditions du progrès social dans nos sociétés : pour Rosa Luxemburg, ce but final qu'elle visait, n'était rien d'autre « la transformation sociale de l'ordre existant ».
    Trois étapes de la réflexion et des combats de Rosa Luxemburg sont illustrées dans ce recueil.

  • L'Histoire, dit-on, est toujours écrite par les vainqueurs. Les historiens soviétiques ont en général très fidèlement reproduit les raisons invoquées par les dirigeants bolcheviks en avril 1918 pour mener une offensive militaro-policière contre les groupes anarchistes, à Moscou puis à Petrograd et d'autres villes de Russie : ce n'étaient que des ramassis d' «éléments criminels» ; dorénavant, ces partisans les plus déterminés du pouvoir autonome des soviets comme base d'une fédération de communes autonomes seront considérés comme des contre-révolutionnaires et traités comme tels.
    C'est en premier lieu l'influence que les anarchistes conservaient dans les comités d'usine que le gouvernement soviétique avait décidé de subordonner à un organe étatique central qui provoqua cette offensive bolchevique.
    Comme les soviets, apparus spontanément en 1905, puis de nouveau en février 1917, ces comités témoignaient d'une très ancienne volonté d'organisation autonome des travailleurs russes que l'autocratie russe et le servage n'avaient pu éliminer.
    Alexandre Skirda replace ainsi l'action et la doctrine des anarchistes dans l'histoire longue de la Russie ; au XIXe siècle, celle-ci donna d'ailleurs à l'anarchie des militants et des penseurs de premier plan, comme Bakounine et Kropotkine. Après avoir décrit le rôle des anarchistes dans les révolutions de 1917, puis les sources et les formes de leurs affrontements avec le pouvoir bolchevik, il leur donne la parole dans une série de textes datant de 1918 à 1927.

  • Lorsque le 19 juillet 1936, les ouvriers et les employés de Barcelone se sont mobilisés pour étouffer dans l'oeuf l'insurrection militaire nationaliste, ils ont en même temps entrepris de réorganiser les activités économiques et toute la vie sociale sur de nouvelles bases.
    Dès cette époque, nombreuses ont été les voix, dans le camp républicain, pour prétendre que la révolution sociale en marche en Catalogne, puis dans d'autres régions d'Espagne, faisait obstacle à l'unité et à l'efficacité du camp anti-fasciste. Mais compte tenu de la répression sanglante qui s'était abattue sur le mouvement ouvrier espagnol, dont le fer de lance était la C. N. T. anarcho-syndicaliste, aussi bien sous la monarchie que sous la république, que celle-ci soit gouvernée par des réactionnaires ou des hommes " de gauche ", comment ces salariés, ces paysans auraient-ils pu mettre ainsi leur existence en jeu pour défendre un régime qui protégeait avant tout les intérêts des patrons et des grands propriétaires ? Instruits par l'histoire du mouvement ouvrier en Italie, en Allemagne et en Autriche, les anarcho-syndicalistes avaient une conscience aigüe du danger mortel que représentait la contre-révolution fasciste.
    Laissant de côté leurs principes les plus fondamentaux, ils participèrent même au gouvernement républicain, au risque de semer la confusion et la démoralisation dans leurs rangs. Ils allaient bientôt se découvrir un ennemi supplémentaire, pour lequel le combat contre la révolution sociale devint à l'évidence une priorité : l'Union soviétique, dont les émissaires, sous couvert de la lutte contre le fascisme, bâtirent un appareil de répression pour traquer les militants révolutionnaires et détruire les organes de gestion collective.
    Le premier des deux textes qu'on trouvera ici a été écrit en 1936 pour expliquer aux travailleurs européens ce qu'étaient la C.N.T., ses objectifs et les principes de son action. Dans le second, Marcel Ollivier décrit et explique ces journées dont il est témoin en mai 1937 à Barcelone, véritable coup d'arrêt à la révolution sociale et annonciatrices de la victoire finale du fascisme.

  • Après le renversement du Tsar en 1917, la révolution suivit en Ukraine son propre cours. Le traité de Brest-Litovsk eut en particulier pour conséquence un retour au pouvoir des grands propriétaires réactionnaires, appuyés par les troupes austro-allemandes, contre lesquels se mobilisèrent paysans et ouvriers pour défendre les acquis de la révolution.
    Ce mouvement révolutionnaire autonome prit une ampleur et une durée considérables dans le sud-est de l'Ukraine, dans la région bordant la mer Noire et la mer d'Azov. Les groupes d'auto-défense apparus en 1917 et 1918 constituèrent une armée pour faire face aux armées blanches qui se dressèrent contre la révolution russe. Leur dirigeant le plus éminent en fut Nestor Makhno, un ouvrier anarchiste originaire de cette région ; d'où le nom de makhnovchtchina qui fut donné à l'époque à l'ensemble de ce mouvement. L'armée révolutionnaire ukrainienne joua un rôle déterminant dans les défaites de Dénikine, puis de Vrangel, et donc dans la sauvegarde de la révolution bolchevik, pour être finalement anéantie par l'Armée rouge.
    Archinov, qui fit la connaissance de Makhno en prison à Moscou, le rejoignit en Ukraine en 1919 et prit une part importante à l'action éducative et culturelle du mouvement. Il entreprit d'en écrire l'histoire dès 1920, en réponse aux déformations et calomnies de toutes sortes dont il était l'objet, en particulier de la part des bolcheviks. Dans des circonstances très difficiles, il l'acheva en avril 1921, quelques mois avant la défaite finale du mouvement.

    Cette édition reprend les textes de la première édition en français préparée par Voline (Éditions anarchistes, 1924), à l'exception de la préface de Sébastien Faure. Elle y ajoute une postface d'Hélène Châtelain, des photos qui ont été confiées à celle-ci par la famille Makhno à Gouliaï-Polié et des cartes.

    «Durant toute la lutte révolutionnaire en Ukraine, la classe ouvrière et les paysans de ce pays n'eurent pas l'habitude d'avoir à leurs côtés un tuteur permanent et inflexible comme le fut le parti communiste en Grande Russie. Par conséquent il s'y développa une plus grande liberté d'esprit qui devait infailliblement se faire jour à l'heure des mouvements révolutionnaires des masses...Le mouvement révolutionnaire en Ukraine s'accompagnait donc de deux circonstances qui n'existaient pas en Grande Russie et qui devaient tant influer sur le caractère même de la révolution ukrainienne : l'absence d'un parti politique puissant et organisé, et l'esprit de la Volnitza historiquement propre aux travailleurs d'Ukraine. En effet, tandis qu'en Grande Russie la révolution était étatisée sans peine, contenue dans les cadres de l'État communiste, cette même étatisation rencontrait en Ukraine des difficultés considérables ; l'appareil « soviétiste » s'y instaurait surtout par la contrainte, militairement. Aussi, un mouvement autonome des masses, surtout des masses paysannes, continuait à s'y développer parallèlement. Il s'annonçait déjà sous la République démocratique de Petlioura et progressait lentement, cherchant encore sa voie. En même temps ce mouvement avait ses racines dans les fondements essentiels de la révolution russe. Il se fit ostensiblement remarquer dès les premiers jours du bouleversement de Février. C'était un mouvement des couches les plus profondes des travailleurs cherchant à renverser le système économique d'esclavage et à créer un système nouveau, basé sur la communauté des moyens et des instruments de travail et sur le principe de l'exploitation de la terre par les travailleurs eux-mêmes.»

  • La révolte en 1921 de la garnison et des ouvriers de l'île de Kronstadt, près de Petrograd, a immédiatement été présentée par le régime soviétique comme l'action de contre-révolutionnaires téléguidés, selon les cas, par les Russes blancs ou les mencheviks. L'origine, les motivations, les revendications, les formes prises par ce mouvement, ainsi que la répression féroce qu'il a subie furent inévitablement ensevelies sous les torrents de la propagande. Quand Trotski devint un dénonciateur de premier plan du régime soviétique, lui-même et ses partisans n'en continuèrent pas moins à relayer cette même propagande.
    En France, même si des militants anarchistes avaient signalé les événements de Cronstadt, il faudra attendre 1949 et la publication chez Spartacus de La commune de Cronstadt d'Ida Mett pour mieux connaître le contenu et le déroulement du soulèvement.
    Si c'est en 1972, déjà, qu'Alexandre Skirda a publié son premier ouvrage sur Kronstadt, les contacts qu'il a pu nouer dans les années suivantes et les documents jusqu'alors tenus secrets rendus publiques en Russie auxquels il a pu accéder lui ont permis d'enrichir considérablement le récit et l'analyse des événements. Il s'appuie notamment sur des témoignages de première main, en particulier celui du commandant provisoire de Kronstadt ; on trouvera aussi dans ce livre des photos inédites des insurgés.

    Février 1921 : alors que le régime bolchevik sort vainqueur de la guerre civile qui s'achève et à laquelle va succéder une effroyable famine, il doit faire face au mécontentement de la population ouvrière et paysanne, plongée dans le plus grand dénuement et privée de toute liberté d'expression et d'association.
    C'est pour soutenir les ouvriers de Petrograd, qui se sont mis en grève tout au long de ce mois de février pour protester contre la pénurie extrême à laquelle ils doivent faire face, que les marins, les soldats et les ouvriers de l'île de Kronstadt se sont réunis et ont dressé une liste de revendications. Au premier rang de celles-ci, ils placent le rétablissement des libertés fondamentales pourtant inscrites dans la constitution de 1918 : les droits d'expression, d'association, de réunion ; le vote à bulletin secret ; l'élection dans ces conditions de nouveaux soviets ; les libertés de changer d'emploi et de se déplacer ; la fin des privilèges du parti bolchevik et la suppression de la police politique. Dans un article de leur journal, les insurgés donne le sens véritable qu'ils veulent donner à leur mouvement : « C'est ici, à Kronstadt, qu'est posée la première pierre de la IIIe révolution, celle qui brisera les dernières chaînes des masses laborieuses et ouvre une nouvelle et large voie pour l'édification socialiste...Les ouvriers et les paysans doivent aller en avant, de manière irréversible, laissant derrière eux l'Assemblée constituante et son régime bourgeois, la dictature du parti communiste, des tchékas et du capitalisme d'État , qui étouffent le prolétariat et menacent de l'étrangler définitivement. » Alexandre Skirda ne fait pas que décrire cette éphémère tentative de rétablir la démocratie soviétique et la répression féroce qui s'abattra sur elle - « une nécessité tragique » écrira plus tard Trotski, cherchant à minimiser son rôle mais le justifiant toujours. Faisant appel à des documents jusqu'ici inédits, il la replace dans la lignée des affrontements qui ont opposé depuis 1918 ouvriers et paysans au pouvoir léniniste et il retrace la façon dont les historiens, aussi bien soviétiques qu'occidentaux, ont rendu compte de cet épisode au plus haut point représentatif de la nature de ce pouvoir.

  • Né à Alger en 1941, François Cerutti fut envoyé adolescent faire ses études en métropole. Il devient un partisan actif de l´indépendance de l´Algérie et pour éviter de partir faire la guerre, devient insoumis et gagne le Maroc. De 1962 à 1965, il travaille en Algérie et participe à la défense et à la promotion de l´autogestion. Revenu en France, après des démêlés avec l´armée et la justice militaire qui lui font payer son insoumission, il travaille au Quartier latin dans une librairie où se retrouvent ceux qui critiquent l´Union soviétique au nom du projet communiste lui-même. Il est en première ligne dans les différentes phases de Mai 68, notamment au comité inter-entreprises installé à Censier et ne cessera de s´associer par la suite aux projets de libération sociale.

  • Les partis politiques qui, en accord avec l'État-major, obtiennent le départ de l'empereur Guillaume II n'ont qu'un objectif : que l'effondrement imminent du front et les révoltes des marins et des ouvriers ne débouchent pas sur une véritable révolution populaire. Le 9 novembre 1918, les dirigeants social-démocrates proclament la république, le 11 novembre l'armistice est signé.
    Mais les aspirations à un changement profond de la société nées des années de guerre, que ce soit au front ou à l'arrière, n'ont pas disparu pour autant. En témoigne entre autres la fondation fin décembre 1918 du parti communiste d'Allemagne (KPD) dont les figures les plus connues - Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg - seront assassinées avec l'aval du gouvernement social-démocrate le 15 janvier 1919.
    Quand il est incorporé en 1914, Max Hölz, né dans une famille d'ouvriers ruraux qui aspire à devenir technicien, est un jeune homme pieux qui ne s'intéresse nullement à la politique. Ce qu'il vivra pendant quatre années de guerre, la rencontre qu'il fera d'un militant socialiste anti-guerre, la révolution russe dont il aura connaissance sur le front de l'Est le changeront profondément. C'est un révolté convaincu que la société doit changer qui rentre en novembre 1918 à Falkenstein, la petite ville de Saxe qui était devenu son domicile avant la guerre.
    Dès lors, son militantisme, pour créer le conseil ouvrier local, puis celui des chômeurs, lui attirera la vindicte des possédants et des dirigeants de tous bords et le contraindra rapidement à la clandestinité.
    Pendant deux années, pendant lesquelles il organise, en 1920, la résistance ouvrière armée contre le putsch monarchiste de Kapp et Luttwitz puis, en 1921, celle contre la répression anti-ouvrière en Saxe, échappant à plusieurs reprises aux arrestations, il devient à la fois l'ennemi public numéro un et un symbole de la résistance ouvrière.
    De son enfance au procès qui fait suite à son arrestation en 1921, Max Hölz nous livre le récit de ses actions, ses motivations, ses découvertes de milieux qu'il ne connaissait pas, la maturation de ses réflexions.
    Se réclamant du communisme, Max Hölz sera membre du KPD et brièvement du KAPD, sa scission antiparlementaire. Il n'en sera jamais un dirigeant, mais une figure emblématique par le rôle qu'il a joué dans la lutte armée contre la réaction anti-ouvrière.
    Un témoignage de premier ordre sur l'Allemagne du début des années vingt.

    Traduction, présentation et notes de Serge Cosseron.

  • « La situation historique actuelle de notre pays est une époque de transition qui se terminera par le fascisme ou la révolution prolétarienne. » Lors de sa naissance à l'automne de 1935, les fondateurs du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM) pressentaient que la répression souvent sanglante qui avait été opposée depuis vingt ans aux revendications des ouvriers de l'industrie et de l'agriculture déboucherait sur un affrontement de grande ampleur. Ils ne se trompaient pas et, comme les syndicalistes libertaires de la CNT, ils contribuèrent à l'échec du soulèvement militaire de juillet 1936, à Barcelone et dans d'autres régions d'Espagne.
    En Catalogne en particulier, cette victoire sur les putschistes obligea les ouvriers mobilisés non seulement à organiser la lutte militaire contre l'armée rebelle, mais aussi à prendre en charge une bonne partie de la production. Est-ce le début de la révolution des ouvriers et des paysans ?
    Les organisations ouvrières les plus puissantes, la CNT et le parti socialiste espagnol (PSOE), ne semblent pour leur part n'avoir pour projet que de remettre sur pied l'État républicain en faillite. Pour la direction du POUM, il n'y a pas d'autre solution que de rester aux côtés de la CNT et de chercher à la gagner à la voie révolutionnaire. C'est ce qu'a bien compris un ennemi mortel de la Révolution que viennent renforcer tous les partisans de l'ordre établi : le Parti communiste, bras politique et policier en Espagne de Staline.
    Sous sa pression, le POUM est rapidement mis à l'écart et les organes mis en place par les révolutionnaires démantelés.
    Au printemps de 1937, Josep Rebull, un militant du POUM de Barcelone, soumet au Parti en vue du prochain congrès de celuici une série de critiques et de propositions pour tenter de rouvrir devant les ouvriers et les paysans la voie de la Révolution. Les Journées de mai se concluront par la victoire des forces antirévolutionnaires, l'assassinat de dirigeants et de militants du POUM et sa mise hors-la-loi puis un procès reposant sur des faux grossiers. Dans la clandestinité, Josep Rebull organisera la lutte contre ces crimes. Mais à cette époque, et encore en 1939, dans l'exil, il appellera ses camarades à analyser les erreurs commises pour pouvoir, un jour, retrouver le chemin de l'émancipation.

  • Les canuts Pour gouverner il faut avoir manteaux ou rubans en sautoir.
    Nous en tissons Pour vous grands de la Terre, Et nous pauvres canuts Sans draps on nous enterre.

    C'est nous les canuts, Nous allons tout nus.
    C'est nous les canuts, Nous allons tout nus.

    Qu'Aristide Bruant, parfois bien mal inspiré, ait écrit cette chanson plus de cinquante ans après les insurrections lyonnaises montre bien l'importance qu'elles ont eue dans l'histoire sociale de la France. En 1831, plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers, dispersés dans des milliers d'ateliers, sans organisation, se révoltent pour obtenir de meilleurs salaires et se rendent maîtres de la ville.

    Quelques vagues promesses suffisent à leur faire abandonner les positions conquises et reprendre le travail. Elles ne seront pas tenues, et les ouvriers en tireront la conclusion que ce régime de Louis-Philippe qu'ils avaient contribué à instaurer en 1830 est le ferme allié de leurs adversaires, ces soyeux qui prospèrent par leur travail. Contournant la loi qui leur interdit de former des syndicats, ils s'organisent en associations.
    Le Pouvoir, né de l'émeute populaire, ne craint rien autant que la puissance que peut représenter les ouvriers coalisés. En 1834, il projette d'interdire leurs associations. À Lyon, pour les défendre, des ouvriers et des républicains déclenchent une insurrection. Mais le Pouvoir a tiré la leçon de celle de 1831, et des milliers de soldats sont à pied d'oeuvre pour les écraser. Comme ce sera le cas à l'époque ailleurs en France, puis tout au long du XIXe siècle, c'est une répression aveugle et sanglante qui s'abattra sur les quartiers populaires de Lyon.

    Ces insurrections de Lyon ont révélé en France l'antagonisme fondamental entre ces deux nouvelles classes alors en plein essor, la bourgeoisie capitaliste et la classe ouvrière. Dans ce livre paru pour le centenaire de celle de 1831, Jacques Perdu en expose le contexte et le déroulement en s'appuyant essentiellement sur des témoignages de l'époque.

  • D'Eugène Varlin, exécuté sommairement comme tant d'autres à la fin de la semaine pendant laquelle le gouvernement de Thiers noya la Commune dans le sang, on retient d'abord la figure lumineuse de rigueur et de probité qu'il donna de lui pendant les quelques semaines qu'elle dura, notamment lorsqu'il fut en charge de ses finances.
    Maxime Du Camp, l'un des pourfendeurs les plus méprisants de la Commune, alla jusqu'à déplorer la manière dont il fut tué, à 32 ans.
    Mais auparavant, pendant les dernières années du Second empire, Eugène Varlin avait déployé une énergie extraordinaire et fait preuve de talents de rassembleur et d'organisateur rarement égalés pour amener le monde ouvrier, et d'abord celui de Paris, fait d'ouvriers des fabriques et d'artisans, à s'associer et à se fédérer.
    Lorsqu'enfin, en 1864, le délit de «coalition» est abrogé, Eugène Varlin va initier et faire vivre divers organismes d'assistance mutuelle propres aux ouvriers mais aussi un magasin d'alimentation coopératif et, sous le nom de La Marmite, une série de restaurants ouvriers coopératifs. En 1864 encore, un petit groupe d'ouvriers crée la section française de l'Association internationale des travailleurs et Eugène Varlin les rejoint. Jusqu'en 1870, il sera dans ce cadre un organisateur des plus actifs du soutien aux luttes ouvrières.
    En réponse au coup de force de Thiers, Eugène Varlin oeuvrera en première ligne pour l'établissement par le peuple de Paris de la Commune. Après les Finances, ce sont les Subsistances, puis l'Intendance qu'il est chargé de gérer. Devenu minoritaire en son sein, il n'en participera pas moins jusqu'au dernier jour à la défense de la Commune, les armes à la main.

  • Sous les pavés...la libération de la vie.

    Le cinquantenaire de Mai 68 a donné lieu à nombre de publications de souvenirs et d'études sur les participants au mouvement.
    Mais peu d'attention a été apportée à l'émergence, diffuse et aux expressions multiples, d'une conception politique nouvelle que Richard Gombin a caractérisée en 1971 : le gauchisme.
    Dès le 3 mai 1968, avant que le mouvement prenne l'ampleur qu'on lui a connue, avant les grèves qui se sont répandues comme une traînée de poudre, le Parti communiste s'en est pris aux gauchistes. Mais il confondait dans sa condamnation deux attitudes très différentes : celle des groupes se réclamant de Trotsky ou de Mao Ze Dong, qui se posaient en rivaux du Parti communiste, se prétendant les fidèles continuateurs de Lénine. Et un courant bien différent, qui rejetait Lénine et sa conception du parti et dénonçait l'Union soviétique comme une imposture criminelle ayant hideusement défiguré l'idéal socialiste. Son porte-parole le plus en vue fut pendant quelques mois Daniel Cohn-Bendit.

  • Du poème bucolique, mais rarement sans arrière-plan philosophique, aux ouvrages d'érudition sur l'Antiquité, de l'article polémique au dictionnaire, de la pièce de théâtre, du livret d'opéra, de la chanson au manifeste politique, il y a peu de genres littéraires auxquels Sylvain Maréchal (1750-1803) n'ait pas eu recours pour propager sa vision d'un monde libéré des oppressions, d'une humanité égalitaire et réconciliée.

    Athéiste moraliste, habité par les désastres sociaux à la fois origines et conséquences de l'inégalité des fortunes, ne voulant se référer qu'à la Nature, Sylvain Maréchal, par delà sa contribution aux débats de la Révolution française, peut encore aujourd'hui amplement nourrir la réflexion.

  • Les bouleversements et les crises périodiques que la révolution industrielle imposa au monde du travail provoquèrent à la fois le développement des luttes ouvrières et l'éclosion de projets de réforme sociale prétendant concilier progrès technique et harmonie entre les hommes.
    En montrant que l'histoire des sociétés était indissociable de celle de la propriété, Karl Marx apporta au mouvement ouvrier naissant à la fois la compréhension du monde qui le créait et l'illumination des buts qu'il devait se donner. Karl Kautsky expose comment il y parvint en soumettant à la critique historique et sociale les grands courants de pensée qui ont accompagné l'avènement de la bourgeoisie capitaliste.
    Mais cette activité intellectuelle de Marx ne doit pas être séparée de son action militante, qui la rendait nécessaire et qui l'enrichissait en même temps. Dans " L'histoire de la Ligue des communistes ", Friedrich Engels relate la constitution du premier noyau de révolutionnaires auquel il appartint, dans cette Europe occidentale du milieu du XIXe siècle où il faut encore abattre le despotisme monarchique mais où, déjà, surgit la perspective d'une société libérée des oppressions, celle de la société communiste.

  • Quand, au petit matin du 19 juillet 1936, les militaires factieux sortirent de leurs casernes en pensant s'emparer facilement de Barcelone, ils trouvèrent en face d'eux les comités de défense de la Confédération nationale du travail (C.N.T.) appuyés par toute une population ouvrière dressée contre le fascisme. En fin d'après-midi, le général Goded, l'un des organisateurs du soulèvement avec Franco, arrivé des Baléares pour prendre le commandement de la ville, doit reconnaître sa défaite.
    Cette victoire populaire contraignit le gouvernement de la République à organiser la résistance contre les nationalistes, au lieu de pactiser avec eux. En Catalogne, les ouvriers armés se retrouvèrent non seulement maîtres de la rue, mais aussi en charge de nombreuses entreprises abandonnées par leurs propriétaires. Leurs organisations, et d'abord la plus puissante d'entre elles, cette C.N.T. redevenue légale seulement quelques mois auparavant, participent à la direction de la guerre contre les fascistes, à celle de l'économie et de l'ensemble des activités sociales.
    Mais en accordant une priorité absolue à cette lutte contre le fascisme, la direction de la C.N.T. va aider l'État à se réapproprier ce pouvoir acquis par les ouvriers les armes à la main. À Barcelone encore, en mai 1937, une nouvelle étape dans cette reconquête donnera lieu à une puissante riposte armée des ouvriers, qui sera suivie de leur défaite politique et d'une vague de répression contre les militants révolutionnaires.

    Les révolutions sociales, ces tentatives de réorganisation de la production et de la société sur de nouvelles bases, sont extrêmement rares. Au-delà des circonstances particulières dans lesquelles elles surgissent, elles apportent toujours une expérience irremplaçable sur ce qui peut en faire le succès ou l'échec. Agustín Guillamón, qui publie depuis 1993 Balance (Bilan), une revue en espagnol d'histoire du mouvement ouvrier international et de la guerre d'Espagne, décrit dans ce livre, sous une forme ramassée mais avec une grande précision, ce parcours de la C.N.T. de juillet 1936 à mai 1937. Ses commentaires et ses interprétations ne peuvent que nourrir la réflexion de tous ceux qui s'interrogent sur les chemins à prendre pour construire une société libérée de l'exploitation et de l'oppression, ce communisme libertaire auquel aspiraient les militants de la C.N.T.

  • Anarchiste italien de tendance collectiviste, Berneri arrive en Espagne dès le début de l'insurrection de 1936 et participe activement à la constitution des premières colonnes anarchistes partant en Aragon. Très tôt, il est de ceux qui affirment que seule la lutte anticapitaliste peut s'opposer au fascisme et que le piège de l'antifascisme signifie l'abandon des principes de la révolution sociale. Il ne cesse de répéter que la révolution doit être gagnée sur le terrain social et non sur le terrain militaire. Il s'oppose ainsi à la militarisation des milices qu'il voit comme la première victoire des forces étatiques.

    Les staliniens ne le lui pardonneront pas. Le 5 mai 1937, à Barcelone, Berneri et Barberi, l'un de ses compagnons, sont arrêtés chez eux par des policiers armés au motif qu'ils seraient des « contre-révolutionnaires ». C'est au cours de ces journées que des unités sous commandement du parti communiste tentèrent d'écraser le mouvement social et éliminèrent de nombreux militants anarchistes et du P. O. U. M.


    Les articles publiés par Berneri et ses camarades dans leur revue, Guerre de classe, apportent un regard lucide et critique sur le cours de la révolution espagnole, et les orientations prises par la direction de la C. N. T. en particulier.

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