Arts et spectacles

  • Pour retrouver l'effet d'étrangeté que produisit l'emballage du Pont-Neuf, il faut remonter dans le temps, quand Christo était encore peu connu du grand public.
    En 1985, le sens d'une entreprise aussi inédite, collective et éphémère, était loin d'aller de soi, en tout cas pour les non-initiés : avait-on encore affaire à un ouvrage d'art - le pont - ou bien à une oeuvre d'art ? Comment se faire une opinion ? Et fallait-il même prendre tout cela au sérieux, qui défiait autant le sens commun que la sociologie ?
    L'enquête menée à l'époque par Nathalie Heinich permet de s'immerger dans le Paris du premier « effet Christo ». Truffée d'anecdotes savoureuses et de documents originaux, elle offre une introduction remarquablement vivante à la question des frontières de l'art.

  • Dans un article paru en 1999 dans Le Débat, Nathalie Heinich proposait de considérer lart contemporain comme un genre de lart, différent de lart moderne comme de lart classique. Il sagissait den bien marquer la spécificité un jeu sur les frontières ontologiques de lart tout en accueillant la pluralité des définitions de lart susceptibles de coexister. Quinze ans après, la "querelle de lart contemporain" nest pas éteinte, stimulée par lexplosion des prix, la spectacularisation des propositions et le soutien dinstitutions renommées, comme lillustrent les "installations" controversées à Versailles.
    Dans ce nouveau livre, l'auteur pousse le raisonnement à son terme : plus quun "genre" artistique, lart contemporain fonctionne comme un nouveau paradigme, autrement dit "une structuration générale des conceptions admises à un moment du temps", un modèle inconscient qui formate le sens de la normalité.
    Nathalie Heinich peut dès lors scruter en sociologue les modalités de cette révolution artistique dans le fonctionnement interne du monde de lart : critères dacceptabilité, fabrication et circulation des uvres, statut des artistes, rôle des intermédiaires et des institutions... Une installation, une performance, une vidéo sont étrangères aux paradigmes classique comme moderne, faisant de lart contemporain un objet de choix pour une investigation sociologique raisonnée, à distance aussi bien des discours de ses partisans que de ceux de ses détracteurs.

  • Qu'est-ce que l'art contemporain, qu'est-ce qui motive les polémiques qui l'entourent ? L'auteur propose de le considérer non comme un moment de l'histoire de l'art, de l'évolution artistique, mais comme un "genre" à proprement parler, comme la peinture d'histoire de l'âge classique, ou la musique contemporaine.

  • Depuis le début du siècle, et plus radicalement depuis les années cinquante, les avant-gardes artistiques réitèrent sous différents angles l'opération qui consiste à transgresser une frontière et, en la transgressant, à la donner à voir frontières de l'art lui-même tel que le définit le sens commun (beauté, expressivité, signification, pérennité, exposabilité, et jusqu'aux matériaux traditionnels que sont la peinture sur toile et la sculpture sur socle), frontières matérielles du musée, frontières mentales de l'authenticité, frontières éthiques de la morale et du droit. Ainsi s'est constitué un nouveau « genre » de l'art, occupant une position homologue de celle de la « peinture d'histoire » à l'âge classique.
    À cette déconstruction des principes canoniques définissant traditionnellement l'oeuvre d'art, les différentes catégories de publics tendent bien sûr à réagir négativement, en réaffirmant - parfois violemment - les valeurs ainsi transgressées. Mais peu à peu, les médiateurs spécialisés (critiques d'art, galeristes, collectionneurs, responsables institutionnels) intègrent ces transgressions en élargissant les frontières de l'art, provoquant ainsi de nouvelles réactions - et de nouvelles transgressions toujours plus radicales, obligeant les institutions à toujours plus de permissivité, et instaurant une coupure toujours plus prononcée entre initiés et profanes.
    C'est là le jeu à trois partenaires, ce « triple jeu » qui donne sens aux étranges avatars des avant-gardes actuelles. Pour le comprendre, il faut donc s'intéresser non seulement aux propositions des artistes (peintures et sculptures, installations et assemblages, performances et happenings, interventions in situ et vidéos), mais aussi aux réactions auxquelles elles donnent lieu (gestes, paroles, écrits) et aux instruments de leur intégration à la catégorie des oeuvres d'art (murs des musées et des galeries, argent et nom des institutions, pages des revues, paroles et écrits des spécialistes). Aussi faut-il associer ces trois approches trop compartimentées que sont la sociologie des oeuvres, la sociologie de la réception et la sociologie de la médiation. C'est ce que propose ce livre, empruntant aux tendances les plus récentes des sciences sociales, à partir d'une analyse esthétique des oeuvres d'art contemporain, ainsi que d'enquêtes auprès des publics, d'observations de terrain, de statistiques et d'analyses de textes. Dans l'atmosphère de lutte de clans qui entoure aujourd'hui l'art contemporain, partisans et opposants se demanderont sans doute de quel bord est issue cette réflexion. Elle a toutes chances de conforter et d'agacer les uns comme les autres : elle agacera ses adversaires en confortant ses défenseurs, parce qu'elle montre que les pratiques artistiques les plus déroutantes obéissent à une logique, ne sont pas « n'importe quoi » ; et elle confortera ses adversaires en agaçant ses défenseurs, parce que la logique qu'on y découvre n'est pas forcément du même ordre que celle qu'y voient spécialistes ou amateurs. Mais il ne s'agit plus ici de prendre parti dans les querelles virulentes à propos de l'art contemporain : il s'agit de prendre pour objet (entre autres) ces querelles, en mettant en évidence ce qui les sous-tend - pour le plaisir de comprendre non seulement le jeu de l'art contemporain, mais aussi les valeurs dont il joue, et qui concernent tout un chacun.

  • L'art est un objet critique de la sociologie : parce qu'il est investi des valeurs mêmes - singularité et universalité contre lesquelles s'est construite la tradition sociologique, il incite, plus que tout autre domaine, à opérer des déplacements qui affectent non seulement la sociologie de l'art, mais l'exercice de la sociologie en général.

    Il est donc temps d'observer non plus ce que la sociologie fait à l'art, mais ce que l'art peut faire à la sociologie dès lors qu'on prend au sérieux la façon dont il est perçu par les acteurs, ainsi se redistribuent les approches méthodologiques et théoriques, permettant de revenir sur des habitudes mentales ancrées dans une tradition sociologique qui n'est encore le plus souvent qu'une idéologie du social - une socio-idéologie.

  • Réflexion sur ce qui permet aujourd'hui d'établir le contact avec les oeuvres d'art contemporain.

  • En 1648 fut fondée à Paris l'Académie royale de peinture et de sculpture : innovation radicale dans le monde des « imagiers », puisque c'était revendiquer l'accès à un statut traditionnellement réservé aux « arts libéraux » dont peinture et sculpture n'avaient jamais fait partie. Car il fut un temps, pas si lointain, où les notions d'art et d'artiste n'avaient pas cours au sens où nous les entendons ; où peintres et sculpteurs étaient des artisans, semblables à tous les travailleurs manuels qui produisaient et vendaient eux-mêmes leurs ouvrages, cordonniers ou boulangers, chapeliers ou vitriers ; et où former une académie représentait un privilège qui, parce qu'il outrepassait la coutume et le droit, dût être conquis de haute lutte.
    Pour comprendre le passage de l'artisanat aux beaux-arts et du peintre à l'artiste, il faut chercher les raisons de cette « académisation » des arts du dessin à l'âge classique : pourquoi ne sont-ils pas demeurés des métiers artisanaux exercés dans un quasi-anonymat, et pourquoi cela advint-il aux arts de l'image plutôt qu'à n'importe quelle autre activité manuelle ? Et il faut en dégager les effets sur leur pratique et sur leur perception : comment se transforma la hiérarchie des peintres, et leur rapport au talent, à l'argent, aux clients, à leur nom même et à leur propre image' ? Comment évolua le regard sur la peinture, et comment s'imposèrent peu à peu les termes de « beaux-arts » et d'« artiste », jusqu'alors inconnus ? Ce sont les questions auxquelles répond cet ouvrage, en retraçant la formulation en France de l'identité d'artiste. du milieu du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle, en cette période où triompha, de sa mise en place aux prémices de sa mise en pièces, le régime académique.

  • Les peintres et les sculpteurs n'ont pas toujours occupe la meme place dans la societe : conditions de travail, statut juridique, encadrement institutionnel, position hierarchique, fortune, mode de vie, notoriete, criteres d'excellence, et meme caractere ou aspect physique ont considerablement change au cours des siecles, du Moyen Age a aujourd'hui.C'est l'ensemble de ces differentes caracteristiques qui forme leur statut : celui-ci englobe donc non seulement les conditions materielles de leur activite, mais aussi les representations qui y sont associees, ainsi que la dimension symbolique des significations du mot artiste . Cette investigation releve donc autant d'une anthropologie de la notion d'artiste que d'une sociologie ou d'une histoire sociale de l'art.

  • Conservateurs de musées, commissaires d'expositions, experts, critiques d'art, enseignants, philosophes, et même juges des tribunaux. Mais aussi galeristes, commissaires-priseurs, restaurateurs, assureurs, transporteurs, photographes, décorateurs, médiateurs, gardiens de musées. Tous ces professionnels contribuent à faire sortir les oeuvres des ateliers, à les exposer, à les qualifier, à les commenter, à les évaluer, à dire ce qu'est l'art ou ce que sont les artistes ; et, ce faisant, à les intégrer dans le monde de l'art, à la place considérée comme juste dans le contexte où opèrent ces mots, ces gestes, ces actions, ces objets - ces médiations.
    Sans eux, nous ne verrions rien, sinon peut-être des objets entassés dans des ateliers ; et sans eux, probablement, nous n'en penserions pas grand-chose. Pourtant, le paradoxe de ces fonctions qui font voir est qu'elles sont, elles-mêmes, quasiment invisibles. Car l'on croit spontanément que l'art, c'est une relation duelle entre le tableau et son spectateur. Or non : il s'agit d'une « relation à trois », un « triple jeu » entre, d'un côté, les oeuvres ; de l'autre, leurs « regardeurs » (comme disait Duchamp) ; et, entre les deux, leurs intermédiaires, sans lesquels pas grand-chose n'aurait lieu dans le monde de l'art.
    Quelles sont les valeurs et les représentations sous-jacentes aux décisions d'achats par les conservateurs de musées, ou encore, en matière d'art contemporain, les modalités concrètes de subventions par les commissions relevant des pouvoirs publics, ou d'acquisitions par les comités des FRAC ? Quels sont les types d'arguments utilisés par les critiques et les spécialistes d'art pour qualifier ou disqualifier une oeuvre ou un artiste ? Comment les juristes disputent-ils à propos d'une sculpture dans l'enceinte du tribunal ? Telles sont les principales questions dont traitent les textes réunis dans ce recueil, augmenté d'importants textes inédits.

  • Ce livre présente les résultats d'une enquête menée en 1996 aux Etats-Unis, encore secoués par la " guerre culturelle " qui faisait rage depuis une dizaine d'années, opposant partisans et adversaires d'un financement public d'oeuvres prêtant à controverses.
    Ce travail prolongeait dans une perspective comparative une première enquête réalisée en France de 1993 à 1995, alors qu'avait éclaté la " crise de l'art contemporain ". Cette perspective comparative, tournée vers une sociologie des valeurs, permet de mettre en évidence les similitudes et les différences entre ces deux cultures qui, de " scandales " en " affaires ", convoquent un éventail commun d'arguments, de valeurs et de registres de valeurs, mais pas toujours avec la même intensité, ni à propos des mêmes objets, ni dans les mêmes contextes, au point d'engendrer parfois un surprenant effet d'étrangeté.
    Ainsi par-delà l'apparente similitude, ce qui ressort principalement de ce voyage en art contemporain est le sentiment d'un profond fossé culturel entre les deux pays.

  • Depuis plusieurs années, Nathalie Heinich étudie les réactions du public aux oeuvres d'art contemporaines. Cela va de la surprise lors de l'emballage du Pont-Neuf par Christo en 1985 à la violente polémique autour des fameuses colonnes de Buren en 1986, en passant par quelques autres affaires hautes en couleur. Publiées au fil d'articles dispersés dans diverses revues, ces recherches étaient difficilement accessibles. Or depuis le début des années 1990, se développe une polémique sur la valeur de l'art contemporain, où les adversaires de cet art se réclament souvent des jugements bien sentis du "grand public". Il nous a semblé que c'était la moindre des choses de donner au public, justement, les matériaux du dossier. D'autant plus que ces articles informés et subtils sont parfois franchement drôles , ce qui ne gâte rien.

  • Comment l'art vient-il aux personnes, aux objets, aux activités ? Comment passe-t-on d'une activité quelconque à un art, d'un simple artefact à une oeuvre et d'un praticien à un artiste ? C'est cette opération qu'explore ce livre, sous le nom d'"artification": un déplacement durable et collectivement assumé de la frontière entre art et non-art.
    Conditions pratiques, techniques, sémantiques, juridiques, institutionnelles, organisationnelles... Les enquêtes réunies ici explorent ces différentes dimensions avec les outils de la sociologie pragmatique, attentive à la matérialité des actions observées en situation. Le lecteur circulera ainsi de la danse hip-hop à la photographie, du graf aux métiers d'art, de l'art naïf à l'art brut, des arts primitifs au théâtre, du cirque à la magie, de la typographie au cinéma, de la mode aux objets de culte et de la bande dessinée au patrimoine.
    Et c'est au terme de ce petit voyage en artification qu'il aura enfin réponse, précisément, à la question : quand y a-t-il art ?

  • À un moment où il est courant de se plaindre que plus personne ne lit personne, l'originalité de ce livre est d'être une oeuvre croisée un certain nombre d'articles importants de la sociologue Nathalie Heinich sont commentés par Jean-Marie Schaeffer avec les instruments du philosophe et certaines des contributions de Schaeffer sont, en retour, commentées par Nathalie Heinich. Nathalie Heinich et Jean-Marie Schaeffer sont bien connus par leurs interventions dans le domaine de l'art moderne et contemporain. Ils abordent souvent les mêmes questions à travers leurs préoccupations communes : qu'en est-il de la définition des oeuvres d'art ? Qu'est-ce que l'originalité ? Comment définir encore la création dans sa relation aux genres ? Quel rôle joue la fiction ? De ce croisement des voix et des regards, il naît un approfondissement et un enrichissement mutuels sur des questions centrales de la production artistique contemporaine. (Yves Michaud)

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